Quelques pas historiques d’une architecture au service du soin…

Au XVIIIème siècle, quand les médecins remplacent les architectes dans leurs fonctions, on y découvre les prémices de la pensée écologique...

Dès l’Antiquité, l’hygiène du corps est sacrée. Durant la période de l’Eglise primitive, laver son corps signifie laver son âme, purifier l’être de tout péché. C’est sous l’Ancien Régime que l’eau devient l’ennemi du corps car l’hygiène corporel indiquait à l’époque un déséquilibre physiologique : la saleté ou crasse était considérée comme un facteur de préservation du corps. Du Moyen-Âge au XVIIème siècle, l’eau était utilisée essentiellement pour se laver les mains et le visage. L’accès à l’eau potable était à l’époque relativement élitiste…

La vague des hygiénistes

Au XVIIIème siècle, les réflexions sur la manière de gérer sa vie hygiénique ont considérablement changé. C’est à cette époque que l’on voit apparaître pour la première une lutte contre le « tout dans la rue » : l’obsessionnelle idée de jeter tout détritus par la fenêtre. Lors de cette période, les latrines collectives dans les maisons ont commencé à faire leur apparition. Il était interdit de jeter par la fenêtre les excréments ainsi que toute autre forme d’ordure. Une circulaire est mise en place, en 1767, contraignant le balayage des rues. Les trottoirs de Paris quant à eux font leur apparition en 1782 après les grands travaux du baron Haussmann.

Des latrines modernes...

Des latrines modernes…

Durant la première moitié du XIXème siècle, la population de Paris double, les esprits changent. Un débat se met alors en place en France et en Europe sur les conditions d’hygiène des différentes classes sociales donnant lieu à une prise de conscience des pouvoirs publics et progressivement à une volonté de lutter contre la maladie…

En 1848 se créent les conseils départementaux d’hygiènes induisant une mise en place, bien que timide, d’un système d’égouts ainsi qu’une alimentation en eau potable. La première loi de lutte contre l’habitat insalubre apparaît en 1850 et stipule que « sont réputés insalubres des logements qui se trouvent dans des conditions de nature à porter atteinte à la vie ou à la santé de leurs habitants ».

La vision globale de l’hygiène se modifie peu à peu et c’est en Angleterre que naissent les idées embryonnaires d’un environnement sain pour un corps en meilleur santé.

En 1840, un médecin anglais du nom de George Bodington rédige une sorte de traité sur la nécessité d’un environnement propice aux soins et non-exposé aux germes (germes qui prendront par la suite le nom de bactéries). Partant de ce principe, plusieurs médecins comme le Dr T. Pritgin Teale ou encore Dr J. Drisdale, mettent au point ce qui paraît être la maison du soin idéale. Cette situation enrage les architectes, complètement dépassés par la situation. Les plans, les dessins et les coupes « anatomiquement naturelles » des bâtiments proposés par ces nouveaux « architectes-médecins » entraînent des débats houleux.

En 1876 le Dr Benjamin Ward Richardson publie un article, Hygeia, a city of health, mettant au point un concept de ville ayant le taux de mortalité le plus faible. Ce projet utopiste ne verra pas le jour. Cette initiative sera en revanche reconnue lors de l’exposition universelle sur la santé (International Health Exhibition) à Londres en 1884.

En parallèle, de l’autre coté de l’Atlantique, à partir de 1860 et ce durant 30 ans environ, les Américain.e.s développent une nouvelle notion de soin appelée « Wilderness », se basant sur des activités en plein air, du sport, un bain de nature…

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Un grand bol d’air frais au p’tit déj ?!

 

Ça fourmille sur les continents américain et européen mais c’est en France que les découvertes sont scientifiquement les plus avancées. Louis Pasteur met au point la théorie des germes et contredit la thèse de la génération spontanée (élément naissant sans ascendant, ex nihilo). Le mouvement hygiéniste emboîte le pas au savant français.

Ainsi, le facteur environnement n’est plus pris à la légère par les acteurs du soin. Par exemple, les phtisiologues (bactériologistes) allemands préconisent différentes méthodes de soin, à l’image du Dr Brehmer qui propose la « freiluftkur » (cure de plein air) ainsi que les Dr Rollier et Bernhardt qui innovent avec l’héliothérapie. Ces différentes notions donnent naissance aux premiers fondements de l’espace du sanatorium.

 

Les sanatoriums et les écoles de plein air

Les villes grandissent peu à peu et la maladie générée par celle-ci affole les compteurs, le taux de mortalité en 1900 avoisine les 150 000 décès par an. Henri Sellier et Henri Roussel notent dans un communiqué que Paris « est de toutes les villes d’Europe celle où l’on meurt le plus ». Le Dr Bruno écrit, dans sa thèse de médecine de 1925, que « l’ouvrier respire le poison pulmonaire ». Outre l’alcoolisme chez les ouvriers, la tuberculose pulmonaire est la maladie de l’ombre et de la poussière. Le Pr Louis Landouzy, médecin et neurologue français, est cité en 1903 dans La Presse Médicale, « la où n’entre pas le soleil, le médecin entre ». La relation entre l’environnement et le patient est la raison même de la maladie, c’est pourquoi la motivation des hygiénistes, médecins et architectes, est devenue obsessionnelle jusque dans les années 1950. J.-B Cremnitzer indique que « l’éradication de la tuberculose passe par la démolition des taudis », le combat contre la « Peste blanche » avait commencé !

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Les grands principes fondateurs proposés par l’Allemagne donnent naissance à un cahier des charges architecturale relativement succinct. Il s’agit de mettre en place un système architecture-nature à grande échelle.

Ainsi le vent, le soleil, et l’isolement du patient seront le leitmotiv des constructeurs de ces machines à guérir.

 

Le docteur Saumal, inventeur de l’établissement du plateau d’Aubrac, vantait son institution comme étant au « un monument que la science moderne a consacré », en appuyant le fait que « le progrès vertigineux de l’industrie a jeté brutalement l’homme dans la fournaise des villes où il s’anémise, se névrose et se tuberculise », belle ironie du sort lorsque l’on sait que cette même science a permis à l’industrie de se développer.

Les modèles allemands, suisses, autrichiens, français et anglais se composent typologiquement de la même manière, de grands espaces où la promiscuité est proscrite, des terrasses débordantes, des chambres permettant au patient de sortir à l’air libre, jouissant ainsi des bienfaits de la nature. Le traitement médical à proprement parler n’intervient que très peu : l’assistance, la confinement et l’isolement, l’éducation et l’hygiène sont les maîtres mots des soignant.e.s. 250 sanatoriums verront le jour en France entre 1900 et 1950.

Fort de son influence sur le monde médical, le sanatorium exprime une importante incidence sur la manière de soigner tout en éduquant. Les écoles de plein air complètent le déploiement hygiénique, permettant ainsi de lutter contre les ravages de la tuberculose chez les enfants. Le même Henri Sellier, ayant participé au combat contre la maladie, maire de la ville de Suresnes de 1932 à 1935, commande aux architectes Eugène Baudoin et Marcel Lods de construire une école.

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Eugène Beaudouin et Marcel Lods 1932-1935. École de plein-air, Suresnes

Dans le contexte des théories héliotropiques et climatériques, le projet fait son apparition sur le versant sud du Mont-Valérien. Composé de huit pavillons, faisant office de salle de classe, celles-ci sont reliées entre elles par une galerie, au-dessus de laquelle se trouve une passerelle permettant de déambuler et ainsi de profiter de la vue et d’une exposition maximale au soleil. De forme rectangulaire, les salles de classes s’ouvrent sur trois côtés (sud, est et ouest) par le biais de panneaux de verre, en accordéon rétractable. L’espace placé dans un verger fleuri permettait dans un premier temps de guérir l’enfant, mais aussi dans un second temps et non des moindres, il permettait de favoriser une pédagogie de l’observation.

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Le bâtiment offrait aux enfants un espace ludique et curatif par la mise en place de douches et d’une pataugeoire. Permettre à l’enfant de se familiariser avec l’eau était un moyen de lui faire prendre conscience de ses bienfaits, de l’habituer à une hygiène correcte et lui donner goût au sport : préparation à une certaine joie de vivre…

Ce mouvement s’inscrit bien dans la perspective d’un système urbain nouveau. Henri Sellier, dans sa démarche d’édification d’établissements thérapeutiques, prône les vertus de l’architecture associée au jardin comme moyen pour soigner les mœurs. Le maire de Suresnes et président du département de la Seine met en place un concept novateur qui vint corroborer la notion d’école en plein : la cité-jardin.

Les hygiénistes, les écoles de pleins airs, les cités-jardins, sont les principaux prémices de l’architecture écologique que l’on chérit s’y ardemment aujourd’hui ! Et je terminerai ce petit voyage dans le temps par un propos que le Dr Winter a tenu dans le 3ème numéro du magazine « L’architecture d’aujourd’hui » :

« Distribuer dans toute la maison les quantités d’air pur à la température voulue, les doses de lumière indispensables à une vie saine, l’eau, le silence (…) Les médecins, les vrais, non pas ceux à pilules, mais les vrais techniciens de la santé et de l’hygiène individuelle et collective ne peuvent qu’applaudir avec enthousiasme et offrir de collaborer avec le Corbusier (…) à des plans de réorganisation sociale totale où l’équipement santé sera minutieusement conçu… »

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